Deux frères. L'un est batteur, l'autre guitariste.
L'un a 18 ans, l'autre 20.
L'un l'a rencontré, l'autre veut la garder.
Deux frères amoureux de la même fille.
Lequel réussira à faire basculer son coeur en sa faveur ?
Galères & Médiators (en cours)
JEALLY
Le vent faisait voler mes cheveux dans tous les sens, les ramenant sans cesse dans mes yeux. Devant moi, la mer s’étendait à perte de vue. Les grains de sable s’insinuaient entre mes orteils, me chatouillant les pieds, glissant délicatement sur ma peau. Le soleil descendait lentement, de plus en plus bas, effleurant timidement la surface miroitante de l’eau. L’océan semblait scintiller.
En penchant la tête en arrière, j’aperçus d’énormes nuages noirs commencer à couvrir cette atmosphère, qui s’assombrissait à vue d’œil. Je me levai, époussetai sommairement mes vêtements avant de quitter la plage, lentement, pour retarder le plus possible le moment où mes pieds rencontreraient l’asphalte, instant qui arriva d’ailleurs beaucoup trop vite à mon goût. Une fois sur le trottoir, j’entrepris de remettre mes chaussures.
Du coin de l’œil, je vis une ombre avancer rapidement vers moi. Trop rapidement. Je n’eus pas le temps de relever la tête pour voir de quoi il s’agissait, qu’un choc violent me projeta au sol. Je me retrouvai couchée sur le bitume, le souffle coupé et la poitrine opprimée. Une douleur me transperça les côtes. J’ouvris les paupières, que j’avais fermés par reflexe, et découvris une masse de cheveux blonds. Le choc passé, je pus de nouveau respirer, mais difficilement. La chevelure remua, son propriétaire se releva et l’oppression sur ma poitrine se relâcha. J’entrepris de me relever tant bien que mal, une main se tendit au-dessus de ma tête, mais je l’ignorai volontairement. Il espérait quoi ? Se faire pardonner de m’avoir violement plaquée au sol ? Manquait plus que ça ! Je me remis debout, bien énervée.
― Vous ne pouvez pas regarder où vous allez ?
Mon regard croisa deux yeux d’un bleu incroyable. Mon cœur manqua un battement et je sentis, malgré moi, ma colère diminuer d’intensité. J’eus l’impression de me noyer dans ces yeux couleur nuit qui semblaient me transpercer de part en part.
― Je suis désolé, je ne t’avais pas vu. S’excusa-t-il.
― Je suis petite mais quand même !
Je vis un sourire amusé naître sur ses lèvres. Je détournai les yeux et commençai à m’éloigner quand je me rendis compte que je ne tenais plus sur mes jambes. Je m’écroulai lourdement sur le banc face à moi.
― Hé ? Ça va ?
Il s’était rapproché de moi. Je ne l’avais même pas vu.
― Ouais.
― T’es sûre ?
― Ouais ! Fis-je exaspérée.
Mes jambes semblaient avoir reprit un peu de leur solidité, je me relevai et le plantant là, je partis en direction de chez moi.
― Je peux t’offrir quelque chose à boire ?
― Non merci.
― Viens boire un verre avec moi. Insista-t-il.
― Ecoute, lâche-moi ok ? Dis-je en me retournant.
― Pour me faire pardonner. Répondit-il en penchant la tête, une moue craquante s’affichant sur ses traits.
― Tu veux pas me lâcher ?
― Pas tant que tu n’auras pas accepté mon invitation. Dit-il avec un sourire espiègle.
Mais quel pot de colle ! J’allais être obligée d’accepter. Me faire harceler n’était pas dans mes projets !
Je regardai ma montre : il me restait encore au moins une heure avant qu’Illian ne s’inquiète et appelle la police pour signaler ma disparition.
― Ok. Soupirais-je, vaincue.
― C’est vrai ?
Je le regardai, incrédule. Ce mec était si peu sûr de lui pour me demander de répéter ?
― Je peux te sacrifier une demi-heure de mon temps, si tu me promets qu’ensuite, je serais débarrassée de toi.
― Aucun problème !
Un sourire vînt creuser une légère fossette dans son menton. Il fallait avouer qu’il était adorable avec son air de gamin perdu.
Il m’entraîna dans un bar où se produisait un groupe encore inconnu mais plutôt bon.
― Au fait, moi c’est Keenan.
J’observai vaguement le décor. Pourquoi ne pas tester sa patience ?
Un long silence s’établit entre nous, couvert par la musique du groupe, avant qu’il ne se décide à reprendre la parole. Il était plus patient qu’il n’en avait l’air.
― Et, je ne connais même pas ton nom…
― Jeally.
Il me regarda un instant en silence. Comme s’il bloquait sur mon nom…
― Cherche pas, moi non plus je ne sais pas où mes parents ont été le chercher. Remarque, y en avait un qui vivait dans ses bouquins et l’autre dans les étoiles, alors ils devaient avoir de l’imagination à revendre. Lançais-je. Et puis, le tien n’est pas courant non plus. Ajoutais-je.
― C’est sûr, mais, je préfère ça à un prénom que tu entends quinze fois par jour.
― Idem.
Il observa le groupe un moment en souriant avant de se tourner de nouveau vers moi.
― Alors Jeally, qu’est-ce que tu faisais sur la plage si tard ?
La question qu’il aurait mieux valu éviter…
― J’aime bien observer le coucher de soleil sur la plage c’est tout. Répondis-je froidement.
― T’y va tous les soirs ?
― Presque.
― Je saurais où te trouver la prochaine fois.
― Je crois que je vais changer de coin. Marmonnais-je.
Il baissa légèrement la tête et observa attentivement la table.
― C’est pas pour te vexer mais, on vient à peine de se rencontrer, tu m’as forcé la main pour venir boire un verre avec toi et tu parles déjà de vouloir me revoir…
Il sourit timidement.
― C’est sûr que tu dois me prendre pour un psychopathe. Je voulais pas te donner l’impression de te harceler, désolé.
― C’est pas grave. Soupirais-je. Sinon, tu fais quoi dans la vie ?
― Je suis batteur dans un groupe de rock.
J’attendis patiemment qu’il finisse mais le silence s’accrut sans qu’il ne prononce le moindre mot.
― C’est tout ? Demandais-je en haussant un sourcil.
― Euh…non. Bafouilla-t-il. Je prends aussi des cours.
― Dit comme ça on dirait que les cours sont seulement un passe temps ! M’exclamais-je en riant.
Ses joues se colorèrent d’une teinte rosée et il se mit à rire aussi mais c’était d’un rire plutôt forcé.
La serveuse vînt nous demander ce que nous désirions.
― Un Coca. Répondis-je.
― Idem.
― Très bien, je vous apporte ça tout de suite.
― Merci. Lui dis-je poliment.
J’attendis que la serveuse s’éloigne et passe derrière le comptoir avant de reporter mon attention sur Keenan.
― Alors ? Etudes de quoi ?
― De langues. Communication, ce genre de choses.
― C’est ce que je veux faire aussi. T’es dans une Université ?
― Pas vraiment. Enfin, j’y étais, mais, maintenant, je prends des sortes de cours particuliers…
― Ah bon ? Pourquoi ?
― Soucis… personnels.
Un silence s’installa entre nous. Je me demandais pourquoi est-ce qu’il avait hésité si longtemps avant de finir sa phrase mais, ça ne me regardait absolument pas. Et puis, peut-être qu’il avait eu de gros problème et qu’il ne souhaitait juste pas en parler.
― C’est à la Sorbonne que j’ai décidé de m’inscrire.
― Tu vas aller aussi loin pour tes études ? Demanda-t-il en se mordillant la lèvre inférieure.
― Je me trouverais bien un petit logement. Et puis j’ai encore quelques mois pour y penser.
― Ouais c’est sûr.
Je regardai ma montre par réflexe et me figeai. Ça faisait vraiment plus d’une heure que j’étais là ? Je me levai de ma chaise rapidement.
― Désolée, il faut que j’y aille avant que mon frère n’alerte l’armée pour me retrouver.
― Je peux te raccompagner ?
― Merci, mais ça va aller.
― T’es sûre ? Il fait nuit et il y a toujours des gars louches qui traînent dans le coin.
― Bon ok. Soupirais-je.
J’avais comme l’impression de m’être fait avoir mais je ne tenais pas à me faire agresser. Nous sortîmes donc du bar tout en discutant.
― Sinon tu viens d’où ? Demandais-je.
― New York.
― Je me disais bien aussi. T’as un accent, c’est très léger mais ça s’entend.
― T’es la première à me dire ça. D’habitude les gens ne s’en rendent pas compte.
― J’ai une bonne oreille.
― J’ai remarqué. Me dit-il en souriant.
― T’habites en France depuis combien de temps ?
― Depuis seulement six mois, mais, je viens ici depuis que je suis tout petit. Ma mère y habitait. Et toi ? Tu viens d’où ?
― Je suis née ici.
― Je m’en doutais un peu. Répondit-il en souriant.
― Je ne crois pas t’avoir déjà rencontré. Tu venais souvent ?
― A toutes les vacances. Ou presque mais, ça fait un moment que je n’ai pas pu revenir.
Un léger silence s’abattit sur nous, mais, ce n’était pas un silence pesant ni même gênant, juste apaisant.
― T’es batteur dans un groupe c’est ça ?
― Ouais. Fit-il en se raidissant.
― Et vous jouez quel genre de musique ?
― Rock.
Je me stoppai. J’étais arrivée.
― Bon ben, je suis arrivée. Merci de m’avoir raccompagnée et pour le verre aussi.
― De rien.
― A un de ces quatre.
― Ouais, salut. Dit-il en me souriant.
J’ouvris la porte et il s’éloigna les mains dans les poches. J’entrai dans la maison et ôtai ma veste.
― Une minute de plus et je posais des avis de recherche ! S’exclama Illian avec son air espiègle.
― Je ne suis pas encore morte, tout va bien ! Lui répondis-je en souriant.
Je passai devant la cuisine pour rejoindre ma chambre quand ma mère m’interpella.
― Qui était le beau blond avec qui tu discutais ? Demanda-t-elle avec un sourire malicieux.
Qu’est-ce qu’elle pouvait m’énerver quand elle faisait ça ! On n’avait jamais été proches toutes les deux et qu’elle se mêle de ma vie privée, je ne le supportai pas !
― Un musicien. Répondis-je froidement avant de claquer la porte de ma chambre.
Je savais que ça l’énerverait de savoir que je traînais avec des musiciens, car elle détestait mon rêve. Je l’entendais encore me dire « La musique n’est pas un métier, c’est juste un passe temps soit un peu sérieuse ! ».
ILLIAN
Je m’approchai doucement de ma mère et la prit dans mes bras. Elle était restée figée après la réaction de Jeally.
― T’inquiète pas maman, ça va lui passer.
― J’espère. Souffla-t-elle, peu convaincue.
A vrai dire, j’espérais aussi. Jeally était de plus en plus froide avec elle depuis la mort de papa. Elle était très proche de lui et avait eu beaucoup de mal à se remettre de son décès. Ce qu’elle n’avait pas compris, c’était qu’on était tous les trois dans le même cas.
― Je vais me coucher, bonne nuit.
― Bonne nuit.
Je sortis de la cuisine pour débouler aussitôt dans la chambre de Jeally. Elle était étendue sur son lit et observait le plafond d’un air songeur. Elle n’avait pas eu besoin de regarder qui était entré. Nous ne vivions que tous les trois et maman ne s’aventurait jamais ici, c’était forcément moi. Je m’allongeai à côté d’elle et l’imitai.
― Alors ? Qu’est-ce qu’il y a ?
― Rien, elle m’énerve c’est pas nouveau !
― Elle fait des efforts et toi tu la rejettes.
― T’es de son côté ou du mien ? Cracha-t-elle.
― Jeally, il n’est pas question de côtés ! Soupirais-je. Ce n’est pas parce-que tu es ma sœur que je vais me liguer contre elle.
― Mais j’en peux plus ! Elle fait comme si tout allait bien alors qu’au contraire, rien ne va !
― Arrêtes de faire ta gamine égocentrique ! Elle fait ça parce que c’est plus facile pour elle et pour nous aussi. Essaye de comprendre au lieu de l’agresser !
Jeally bondit du lit et se campa devant moi, furieuse.
― Sors d’ici ! Je ne veux plus te voir ! Va-t-en ! C’est toi qui dis qu’il ne faut pas l’agresser mais qu’est-ce que tu fais avec moi ?!
― Jeally, je ne t’agresse pas, je te dis juste la vérité pour que tu ouvres les yeux. Tu ne peux pas vivre en aveugle toute ta vie ! Tu ne vois que toi et les autres sont constamment en train de t’agresser. Alors, qu’en fait, c’est toi qui les repousses.
― Va-t-en. Murmura-t-elle en pointant un doigt sur la porte, les larmes aux yeux.
― Je sais que papa te manques, tout le monde le sait, mais ce n’est pas une raison pour vivre recluse. Sache que tu n’es pas la seule dans ton cas. A moi aussi il me manque, et à maman aussi.
Je vis ses larmes rouler le long de ses joues tandis qu’elle tentait de garder sa main levée. Je m’approchai d’elle, la prit dans mes bras et elle se laissa faire. En s’appuyant sur moi, elle me fit perdre l’équilibre et nous nous écroulâmes en riant sur son matelas.
Je restais là, à la serrer dans mes bras un moment en silence. Je ne sais pas exactement quand elle s’endormit, surement après avoir pleuré toutes les larmes de son corps, car quand je regagnai ma chambre au beau milieu de la nuit, mon tee-shirt était trempé.
Je me changeai et m’installai dans mon lit sans pouvoir trouver le sommeil. Un long moment s’écoula sans que je réussisse à m’endormir. Un cri aigu me transperça les tympans. Je sortis de ma chambre pour regagner celle de Jeally. Elle s’agitait dans tous les sens et hurlait par à coup. Je me glissais près d’elle et la prit de nouveau dans mes bras. Je tentais de la calmer en lui caressant les cheveux.
― Tout va bien Jeally. Ce n’est qu’un cauchemar.
Après avoir essayé de se débattre, elle s’apaisa et se blottit contre moi. J’aurais été incapable de dire si elle s’était réveillée ou si elle m’avait entendu dans son rêve, mais elle avait retrouvé son calme et dormait désormais paisiblement.
Ces derniers temps, elle faisait des cauchemars presque toutes les nuits.
Je fermai les yeux et me laissai aller dans les bras de Morphée, bercé par la respiration de Jeally. Le lendemain, Maman nous trouverait encore tous les deux. Comme chaque matin depuis l’enterrement.
Jeally remua légèrement. J’ouvris les yeux et me rappelai une fois de plus pourquoi j’étais là. J’observai Jeally, elle dormait encore mais plus pour longtemps, elle était dans sa phase de réveil. Je me levai doucement et sortis de sa chambre sans bruit.
― T’as encore dormi avec elle ?
Je sursautai et me retournai. Ce n’était que ma mère.
― Cauchemar. Expliquais-je en réprimant un bâillement.
J’allai chercher mes vêtements dans ma chambre avant de filer sous la douche.
Quand j’arrivai dans la cuisine, je trouvai Jeally plongée dans la contemplation de son bol. Je m’installai face à elle et me servis un bol de céréales à l’identique du sien.
― Ça va mieux ?
― Ouais.
― Qu’est-ce que tu veux faire aujourd’hui ?
― Je sais pas trop.
― Moi j’ai une idée.
Elle releva la tête avec curiosité.
― Quoi ?
― Tu verras.
Jeally me lança un regard noir tout en massacrant ses céréales. Je me levai, amusé. Je savais qu’elle n’aimait pas que je ne lui donne que la moitié de ce qu’elle voulait entendre, et c’était vrai que ça m’amusais de la faire enrager.
― Soit prête dans une heure et tu le sauras. Lui dis-je avec un clin d’œil.
Je l’entendis descendre l’escalier à toute vitesse. Elle avait mit une heure tout pile. Je souris, amusé. Cet aspect enfantin de son caractère me confirmait qu’elle allait adorer l’endroit où je l’emmenais.
Je savais que la fête foraine s’était installée près de chez nous et qu’elle allait rester encore quelques jours, ce que Jeally ignorait. Elle était trop absorbée par sa musique et ses bouquins pour être au courant de se qui se passait hors de son cocon.
Je ne pu m’empêcher de sourire une nouvelle fois devant son regard émerveillé et son sourire ébahi quand elle découvrit les attractions.
― Je te laisse quelques minutes, bouge pas, je te ramène une barbe à papa.
KEENAN
― Pourquoi tu veux aller là-bas ? Râla Jake.
― Parce-que j’en ai envie.
― C’est plus vraiment de ton âge Keen.
― Et alors ? Tu sais depuis combien de temps je n’ai pas mis les pieds dans une fête foraine ?
― Non, combien ? Demanda-t-il avec un sourire sarcastique.
― Eh bien… Dis-je en réfléchissant. Trop longtemps. Tranchais-je.
― Tu peux pas y aller tout seul ?
― Viens avec moi s’teuplaît, s’teuplaît, s’teuplaît.
Jake me regarda en haussant un sourcil puis sourit.
― T’es un vrai gamin ! T’es sûr d’avoir dix-huit ans ?
― Allez, s’teuplaît.
― Bon…ok. Mais on reste pas longtemps ! On a un emploi du temps chargé si tu ne te rappelles pas !
Je dû sourire un peu trop largement parce-que Jake me lança un regard désespéré. Même si nous étions en « vacances », Jake travaillait toujours autant. Et nous entrainait avec lui d’ailleurs… Faudrait peut-être lui apprendre la signification du mot « vacances » un jour !
― Irrécupérable !
― Je t’ai entendu !
― Et alors ? Dépêche-toi Boucles d’ Or avant que je change d’avis !
Je sortis aussitôt de notre appartement en le tirant par la manche.
Une fois dans la rue, je mis mes lunettes de soleil et lui en tendis une paire. Jake me regarda d’un air interrogateur.
― Y a pas vraiment de soleil là.
― Je ne tiens pas à déclencher une émeute.
Il prit les lunettes en me regardant avec un air ironique.
― Deviendrais-tu raisonnable ?
― Ce serait plutôt à moi de te demander ça. Le plus irresponsable des deux ce n’est surement pas moi ! Ce que tu adores, c’est de te faire reconnaître par « inadvertance » et pouvoir te taper la fille qui t’auras reconnu tranquillement.
― Je n’ai pas besoin de mon image pour plaire ! S’exclama-t-il d’un air renfrogné.
Jake mit ses lunettes et commença à avancer. Je le rattrapai et tentai de suivre son rythme.
― S’il te plaît Jake, ne provoque pas une émeute aujourd’hui, j’aimerais bien passer une journée tranquille pour une fois.
Il me répondit d’un simple grognement. Eh bien ! La journée allait être passionnante !
― Je sais bien que tu n’as pas besoin de ça mais laisse-moi passer une journée normale. Ok ?
Qu’il n’est pas besoin de son image, ça j’en doutais surtout qu’il en usait et abusait. Il était devenu dépendant de cette apparence. Peut-être pensait-il qu’elle lui était indispensable… et que sans elle personne ne ferait attention à lui. Comment savoir ce qu’il avait dans la tête ?
― Ouais. Grommela-t-il, toujours vexé.
Nous marchâmes en silence quelques minutes quand, inconsciemment, je me figeai. Je ne pouvais m’empêcher d’être émerveillé par ce que je voyais. Il fallait dire aussi, que je n’avais été m’amuser dans une fête foraine que deux fois et c’était il y avait plus de dix ans !
D’innombrables couleurs, un nombre incalculable de lumières, des attractions à tous les coins de rue. On se serait cru à Disneyland. Tout un pays enfantin s’était installé ici.
― Keen ? T’es un vrai môme ma parole !
Je sortis malgré moi de ma contemplation pour lui lancer un regard noir.
― Ou là là ! Je tremble de peur ! Ironisa Jake. T’as un vrai regard de tueur !
― Crétin !
Il ricana bêtement et je le plantai là, voulant profiter au maximum de ces quelques heures de détente. Je me demandais vraiment pourquoi je lui avais demandé de venir avec moi maintenant.
Je me baladais au milieu des attractions, me demandant laquelle essayer en premier. Pourquoi pas les autos tamponneuses ? J’avais toujours adoré ça. Et ensuite, je pourrais tester les montagnes russes.
Je me payais un tour dans les autos et m’amusais comme un gosse de dix ans. Après dix minutes, mon auto se stoppa, m’indiquant que mon tour était terminé. Je descendis du manège, toujours euphorique et me dirigeai vers les montagnes russes. Je refis deux fois de ce manège et me décidai de tenter le stand de tir, quand je remarquai une jeune fille à la chevelure de jais abondante, qui se tenait à l’écart et semblait attendre quelque chose. Jeally.
Je me dirigeai vers elle avec une démarche qui se voulait assurée, malheureusement, je trébuchai juste devant elle, manquant de m’étaler de tout mon long.
― Euh… salut.
Super ! J’aurais pas pu trouver pire ! Nan mais quel naze !
― Salut…Hésita-t-elle.
Elle me regardait d’un air interrogateur. Je mis presque une minute avant de comprendre qu’elle ne me reconnaissait pas. J’observai les alentours pour m’assurer que personne ne pourrait me voir, puis ôtai mes lunettes.
― Encore toi ! S’exclama-t-elle, surprise. Tu me suis ou quoi ? Ajouta-t-elle suspicieuse
― Bien sûr que non ! Je suis venu décompresser un peu. J’aime bien les fêtes foraines.
― Ouais moi aussi ! S’exclama Jeally enthousiaste.
Je souris légèrement devant sa candeur. Elle était adorable avec cet air enfantin collé sur le visage. Mais aussi tellement étrange, elle passait d’une humeur à l’autre le temps d’un claquement de doigts.
― T’es toute seule ?
― Non, je suis avec mon frère.
― Il n’a pas eu besoin d’alerter les autorités pour te retrouver ?
― Nan, mais il a faillit partir coller des avis de recherche. Dit-elle en riant.
― Ça fait une heure que je te cherche ! S’exclama Jake en arrivant derrière moi.
Il observa Jeally avec un sourire approbateur.
― Salut. Moi c’est Jake.
Elle le regarda méfiante puis se résolu à répondre du bout des lèvres.
― Jeally.
― Désolé, il faut que je t’enlève Keenan, on doit aller répéter pour notre prochain concert.
Et encore une fois, il se servait de son image…
Jeally tourna vers moi un visage interrogateur.
― Tu vas faire un concert ?
― Euh… ouais.
― C’est sympa. Vous avez réussi à trouver une petite salle locale ou vous vous produirez dans un bar comme celui d’hier ?
Jake enleva ses lunettes et la considéra, incrédule, il ouvrit la bouche pour parler mais le coup de pied que je lui assenai l’en dissuada.
― On a trouvé une salle. Répondis-je avec un sourire crispé.
Elle hocha la tête en souriant.
― Bon bah, à un de ces quatre ! Dis-je en la saluant.
― Ouais, salut.
Je m’éloignai en tirant Jake par le bras. Heureusement qu’il avait pensé à remettre ses lunettes parce que là nous étions au beau milieu de la foule.
Après quelques minutes de marche nous arrivâmes dans notre appart’ et Jake ne pu contenir son hilarité plus longtemps.
― Quoi ? M’énervais-je.
― Nan mais j’y crois pas ! Tu lui as rien dit.
― Non. Murmurais-je.
― C’est excellent ! T’as trouvé la seule fille sur cette planète qui ne sait pas qui nous sommes !
― C’est pas drôle !
― Ah si ! En plus elle est super mignonne.
Il fit une pause en fixant le mur face à lui.
― Mais c’est génial ! S’exclama-t-il soudain, comme s’il avait une idée absolument incroyable, me faisant sursauter par la même occasion. C’est la fille qu’il me faut ! Je pourrais te prouver que je peux plaire sans avoir recours à mon image, elle ne me connaît pas donc si elle sort avec moi ce sera pour moi et non pour passer à la télé ou voir son nom en couverture des magasines people !
Je le regardai incrédule.
― J’espère que tu ne voulais pas te la faire, petit frère, parce qu’elle va finir avec moi !
Guns N'Roses - Knocking on heaven's door
JAKE
J’avais du mal à me concentrer et les autres s’en rendaient compte. Malheureusement, depuis que j’avais rencontré cette fille, un nombre incalculable de stratégies se créaient d’elles-mêmes dans mon crâne. La grande question du jour : Comment la mettre dans mon lit ?
Non que j’ai des doutes quant à la réalisation de ce projet. C’était surement la seule fille à ne pas savoir qui nous étions et si je la séduisais, je pourrais prouver à tout le monde, et surtout à mon crétin de frère, que je pouvais plaire sans mon image.
Et puis franchement, pour ne pas nous connaître il fallait vivre dans une grotte ! Cette fille ne devait pas lire les journaux et encore moins regarder la télé ! Quelle musique pouvait-elle bien écouter pour n’avoir encore jamais entendu parler de nous ?
La tâche ne serait pas bien difficile. J’étais irrésistible ! La seule chose que je ne comprenais pas, c’était pourquoi à la fête foraine elle n’avait eu d’yeux que pour Keenan alors que tout le monde savait que c’était moi le plus beau.
Je souris en pensant que Keenan ne serait bientôt plus qu’un lointain souvenir dans son esprit.
― Bon Jake ! Concentre-toi un peu sur ton solo ! Ça fait cinq fois que tu le foires !
― Ouais, ouais.
― Tout le monde est crevé alors fait un effort.
Putain mais qu’est-ce qu’elle me saoule celle-là ! C’est pas parce-que j’ai loupé trois accords qu’elle peut m’emmerder !
Respire Jake ! Ça servirait à rien de lui mettre ton poing dans la gueule et puis c’est une gonzesse !
J’adressai un sourire forcé à notre amie la chieuse, j’ai nommée Carla notre bassiste et enchaînai sur la suite de la chanson.
Couplet. Pont. Refrain. Solo. Impec’. Prends ça dans les dents !
― Bah voilà quand tu veux.
Je lui lançai un sourire tellement hypocrite qu’il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir que je me foutais ouvertement de sa gueule ! Je posai ma guitare sur mon stand et coinçai mon médiator dans les cordes.
― C’est bon pour aujourd’hui les mecs. Dis-je.
― Les mecs ?! Pesta la bassiste.
Je me tournai vers elle et lui lançai un sourire sarcastique.
― Les mecs et Carla. Raillais-je.
Elle m’adressa un regard noir et j’éclatai de rire.
― Tu voudrais pas qu’on se rebaptise les Hell’s Dolls et Carla quand même ? Ironisais-je.
― Ce que tu peux être énervant aujourd’hui Jake !
― C’est pour ça que tu m’aimes ! Lançais-je, un sourire ironique aux lèvres.
― C’est bien ça ton problème. Tu crois que tout le monde t’aime !
― Parce-que c’est le cas.
Carla poussa un soupir exaspéré avant de sortir de la pièce, suivie du reste du groupe.
― Ce que tu peux être con parfois Jake !
― Tu vas pas t’y mettre aussi Keen. Tu sais bien que je suis toujours comme ça.
― Comme quoi ? Egoïste, con et superficiel ? Ouais effectivement ! T’es toujours comme ça !
― Et toi ? Gamin, ultra-timide et qu’arrive pas à aligner deux mots devant une fille qui te plaît ?
Keenan secoua la tête et sortit à son tour. Je soupirai. Qu’est-ce qu’ils avaient tous aujourd’hui ?
Je rangeai un peu mon matos avant de rentrer à notre appart’.
Apparemment Keen n’était pas encore là, l’appartement était tellement silencieux qu’on entendait les mouches voler. Je m’affalai sur le canapé en me demandant ce que je pourrais bien faire. Ma main se balança dans le vide et effleura l’étui de ma guitare.
Mais bien sûr ! Il fallait que je commence à composer des chansons pour notre nouvel album ! Je saisis machinalement ma guitare et me mis à gratouiller pensivement. J’eus beau rester là des heures, tout ce que je produisais avait déjà été crée.
Des reprises, toujours des reprises.
Je soupirai bruyamment et regardai ma montre. Déjà 19h et Keenan n’était toujours pas rentré.
J’étais en train de jouer Knocking on heaven's door des Guns quand j’en eus vraiment marre. Il fallait que je sorte ! Je rangeai ma guitare dans sa housse, attrapai mon paquet de clopes et sortit en fermant la porte. Direction : la plage. A cette heure, le soleil n’était pas encore couché. J’avais encore au moins deux heures devant moi avant qu’il ne fasse noir.
J’avançai sur le sable et découvrit une jeune fille assise sur la plage, les jambes remontées au niveau de la poitrine, entourées de ses bras et son menton posé sur ses genoux. Je m’installai à côté d’elle.
― Salut Jeally.
― Salut. Me répondit une voix masculine d’un ton amusé.
Je me retournai. La ressemblance était flagrante sauf que… ce n’était pas Jeally.
― Mais il y a erreur sur la personne.
― Effectivement. Je t’ai pris pour Jeally.
― Ça arrive tout le temps.
― Vous vous ressemblez tellement en même temps.
― C’est normal. C’est ma jumelle.
Je sortis une clope et l’allumai en regardant l’eau s’écraser à nos pieds.
― C’était pas difficile à deviner.
Il sourit légèrement et me tendit sa main.
― Illian.
Je la lui serrai.
― Jake.
― Alors, qu’est-ce que tu fais ici Jake ?
― J’avais besoin de sortir. Et toi ?
― Idem.
― Qu’est-ce que tu fuis ?
― Le désespoir et l’hystérie.
― Quel mélange !
― Et toi ? Que fuis-tu ?
― Le manque d’inspiration.
― L’angoisse de la page blanche. Je connais. Enfin, par procuration. Jeally devient folle quand elle n’arrive pas à composer.
― Elle fait de la musique ?
― Du piano. Depuis dix ans.
― Eh ben ! Ça fait un sacré bout de temps.
― Ouais, elle adore ça.
― Tu joues aussi ?
― Un peu.
― De quoi ?
― Piano, batterie.
― Vous aimez la musique dans votre famille.
― Ouais c’est sûr.
― Je fais juste de la guitare. J’ai pas vraiment le temps pour autre chose en même temps.
Silence. Je tirai une taffe en observant le soleil, il était déjà à moitié dans l’océan.
― Et sinon, à part la musique, tu fais autre chose ? Demandais-je.
Il me regarda avec un sourire énigmatique avant de détourner son regard et d’admirer l’océan. Je l’imitai et un léger silence nous engloba. C’était pas un silence gêné, mais plutôt méditatif. Pour la première fois, j’avais pas l’impression d’être chiant et pas cool en me taisant. Ce mec avait une personnalité étonnante et il arrivait à faire en sorte que je ne me sente pas obligé de parler pour combler le silence.
― Qu’est-ce qui t’a poussé vers la musique ? Demanda-t-il.
Je tirai une dernière taffe de ma clope avant d’écraser le mégot et de le ranger dans mon paquet.
― J’étais jeune, j’aimais le rock et les filles, remarque, j’aime toujours ça. Riais-je., Alors je me suis dit : « Pourquoi ne pas monter un groupe ? Comme ça tu seras célèbre, tu feras un métier qui te plaît et t’auras toutes les filles que tu veux. »
― Et ça t’a réussi ?
― Pas vraiment.
― C’était trop prétentieux de croire que tu deviendrais célèbre ?
― Même pas. Ricanais-je.
J’allais ajouter que désormais nous étions quand même un des groupes les plus adulés des Etats-Unis mais préférai me taire. C’était le frère de Jeally après tout. Mieux valait qu’elle ne sache rien avant d’avoir succombé à mon charme légendaire.
Il garda le silence, ce qui m’arrangeait, et j’allumai une seconde clope.
― J’espère que tu as conscience de t’intoxiquer avec ça.
― Pour l’ignorer faudrait être aveugle. C’est marqué en gros sur le paquet.
― Effectivement, mais vu à l’allure à laquelle tu t’en enfiles, on pourrait se poser des questions. Enfin, après tout c’est ta santé.
― Exact. Répondis-je en me levant.
J’étirai mes membres engourdis tandis qu’Illian restait à moitié allongé sur le sable, appuyé sur ses coudes, il observait encore l’horizon que le soleil avait dépouillé de ses couleurs. Il se leva lentement et avec grâce.
― Il va être tard, je vais rentrer. Dit-il.
― Ouais, moi aussi.
Illian se dirigea vers la rue et je le suivis.
― Bon bah à un de ces quatre mec. Lui dis-je en le saluant de la main.
― À la prochaine. Répondit-il en s’éloignant.
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