
KEENAN
La porte s’ouvrit sur Jake. Enfin ! Il était partit depuis ce matin sans rien me dire.
― Ben c’est pas trop tôt ! T’aurais au moins pu laisser, je sais pas moi, un mot pour dire que tu sortais.
― J’ai pas besoin d’une baby-sitter !
― Nan, mais au moins prévenir ! Ça coute rien ! Quand je suis venu te réveiller pour le petit déjeuner, t’étais déjà parti !
― Pourquoi t’es venu me réveiller ? T’sais très bien que j’aime pas ça.
― Peut-être parce que j’avais fait des crêpes. Répondis-je innocemment.
― Des crêpes ? Il en reste ? Demanda-t-il d’un air gourmand.
― Malheureusement, non.
― Tu m’en as même pas laissé ?
― Fallait être là.
― Ingrat…
― Ingrat ?
― Ouais, tu m’as trainé de force dans ta fête foraine et j’ai même pas droit à des crêpes !
― Arrêtes de faire ton gamin. Il en reste dans la cuisine.
Un immense sourire vînt éclairer son visage. Je le regardais amusé. Et après c’était moi le gamin ?
― Au fait, tu nous as composé de nouvelles chansons ?
― Pas eu le temps. Et toi ?
― J’ai le début d’une mais bon, c’est pas encore ça quoi. Faut encore que je bosse dessus.
― On verra quand t’auras finit.
― Bah ouais, comme d’hab’.
Jake hocha la tête avant de sortir de la pièce.
Ça a toujours été comme ça entre nous. On compose chacun de notre côté, on se fait écouter mutuellement, on échange nos points de vue et on fait les arrangements ensemble avant de soumettre nos chansons au groupe. Même si ça n’en avait pas l’air, il nous arrivait d’avoir nos moments de complicité, c’est justement parce qu’ils étaient rares qu’ils m’étaient si précieux.
J’observai le mur face à moi, l’esprit complètement ailleurs. Je ne savais même plus à quoi je pensais, les images défilaient dans ma tête dans un ordre purement aléatoire, sans rapport les unes avec les autres.
La sonnette retentit vaguement au loin, me sortant de ma contemplation sans intérêt et de mes rêveries sans queue ni tête. Je me relevai, me dirigeai vers la porte, l’ouvris et me retrouvai face à Lynn.
Qu’est-ce qu’elle faisait encore là ? Je lui souris hypocritement et la laissai entrer.
― Jake est là ?
Question stupide. Pour ne pas l’entendre il faudrait être sourd. Les notes qu’il égrenait sur sa guitare nous parvenaient aussi distinctement que si nous étions dans la même pièce que lui. Il avait encore mit son ampli à fond, pour changer…
― Dans sa chambre.
Lynn se dirigea, sans plus de cérémonie, vers la chambre de Jake. Encore une cruche qui n’avait pas compris qu’elle s’était fait avoir. Sauf que celle là était coriace ! Elle était déjà venue sept fois en deux semaines… A croire qu’elle était maso…
Je me réinstallai sur le canapé, attrapai mon synthé, branchai mon casque et commençai à jouer ma mélodie. Il fallait que je trouve le morceau qui lui manquait.
J’enchainais les accords. La musique prenait forme sous mes doigts, mais, il y avait toujours un truc qui n’allait pas. Toujours un accord qui ne passait pas. Après la résolution de ces quelques détails mineurs, je m’attaquai au pont qui suivait le second refrain.
Un nombre incalculable de dissonances : Rectifié.
Heureusement que j’étais plutôt patient parce que j’en connais un qui aurait déjà détruit bon nombre de cordes, d’énervement.
Je jetai un coup d’œil à ma montre : 18h. On pouvait dire que j’y avais passé du temps sur ce morceau ! Malgré ça, il n’était toujours pas comme je l’attendais mais, ça suffisait pour le moment. J’étais épuisé, je verrais les arrangements plus tard. J’ôtai mon casque, reposai mon synthé sur la table et me levai.
Un lourd silence régnait dans la maison. Etrange. Lynn était peut-être partie. Pourtant, je ne l’avais pas vu passer et Jake n’avait pas reprit sa guitare. Mais, concentré sur mon travail, je ne m’en étais peut-être pas aperçu.
J’avisai un foulard posé sur le dossier d’une chaise et m’en approchais, étonné. Un foulard chez nous ? En comprenant qu’il appartenait à la potiche blonde qui passait la moitié de sa vie ici, je soupirai d’agacement en levant les yeux au ciel. C’était une de ses mauvaises habitudes de laisser trainer ses affaires un peu partout dans l’appart’. Quelle plaie ! Et impossible de se tromper sur l’identité du propriétaire des objets « oubliés », son nom était écrit en toutes lettres dessus et ils étaient imprégnés de l’odeur de son parfum capiteux qui me donnait la nausée. Voilà d’ailleurs, comment je connaissais son nom, et en plus, ça lui donnait un prétexte pour revenir.
Je relevai la tête. J’avais entendu du bruit. Je tendis l’oreille. Rien. Puis, de nouveau quelque chose. On aurait dit des… gémissements. Oh non ! C’était repartit ! A chaque fois ça se finissait de la même façon. Jake le faisait exprès ou quoi ? Cette idiote lui tournait autour pour qu’il lui présente quelqu’un qui pourrait la mettre sur le devant de la scène française, il la sautait, la jetait mais, elle revenait toujours. Au final, elle ne rencontrait jamais personne. Il fallait dire aussi que ses chansons étaient tout ce qu’il y a de plus ridicule, niaises à souhait. Et puis, sa voix était une véritable torture. La laisser chanter était un crime contre l’humanité. Il était temps pour moi de m’éclipser. Je laissai un mot aimanté au frigo et sortis.
Prendre l’air me ferait le plus grand bien. Je me dirigeai sans hésitation vers la falaise, un de mes endroits préférés.
De là haut, on surplombait l’océan. C’était magnifique. La roche abrupte descendait dans l’eau, couverte d’une végétation fleurissante. Quelques voiliers voguaient au loin. Le vent chargé d’embrun m’effleurait le visage. Cet endroit était un vrai coin de paradis. Loin de l’agitation de la ville, loin des salles de concert blindées, loin des groupies hystériques, loin de la démence de New York. Le calme, la nature, la magnificence du paysage, le bonheur. On ne pouvait le nier, la Bretagne était sublime, son aspect celte m’avais toujours fait rêver.
Je respirai un grand coup avant de poser mon regard sur la plage. J’avais bien envie d’aller m’y asseoir un moment. Je descendis prudemment de la falaise pour atterrir sur le sable blanc et chaud.
Une silhouette sombre et esseulée attira mon attention. Je me dirigeai vers elle et m’assis à ses côtés.
― Salut ! Qu’est-ce que tu fais toute seule ici ?
Jeally fit un vague mouvement dans ma direction.
― Salut. Me répondit-elle avant de détourner la tête.
Mais, j’avais bien remarqué cette larme brillante s’échappant de son œil.
― Qu’est-ce qui t’arrives ?
― Rien. Tout va bien. Sourit-elle.
Elle était habillée tout en noir. Etrange. La dernière fois que je l’avais vu c’était plutôt une explosion de couleur. Pensées noires ? Coup de blues ?
Je m’allongeai à moitié, les coudes me soulevant légèrement et restai à côté d’elle en silence. Si elle avait envie de parler elle savait que j’étais là pour l’écouter comme ça.
Le silence se prolongea brisé seulement par le ressac de la mer s’échouant sur la plage par intermittence.
Je commençai à me demander si elle ne m’avait pas oublié, perdue dans ses pensées, quand, à me plus grande surprise, elle m’adressa la parole.
Now that the lines been broken
I'm too afraid to just look back
The pages have left an empty space
You were all I had
Why does it have to be this way?
― C’était son endroit préféré. Il adorait partir sur l’océan et ne revenir que des heures plus tard. Il adorait naviguer. Très souvent il partait, comme ça au loin, pour être au calme, dans son élément. Mais, un jour, il… il n’est pas rentré…
Jeally s’arrêta un instant, regardant l’horizon et faisant couler du sable entre ses doigts.
J’attendis patiemment qu’elle poursuive. Si elle avait commencé à parler, c’est que ça lui faisait du bien, il ne fallait pas la brusquer. Ça avait l’air d’être difficile pour elle. En même temps la mort de quelqu’un n’est jamais facile. Une larme s’échappa de ses cils et dégringola le long de sa joue.
― On a retrouvé son corps deux jours plus tard au milieu des débris du bateau.
Ses sanglots redoublèrent. Ses larmes inondaient ses joues. Elle ne pouvait plus aligner deux mots tant sa gorge était obstruée par les pleurs.
And if I fall through these days that go by without cause
Just a painful mistake has left me here on my own
And if I fall through these nights I can't seem to go on
Just a sign that you're with me gives me the strength to hold on
Je me rapprochai d’elle et la prit dans mes bras pour tenter de la consoler. Je n’osais pas lui poser de questions de peur de faire croître son chagrin. Je ne savais pas vraiment comment faire.
Quelqu’un était mort, mais qui ?
Jeally s’agrippa à moi et enfoui son visage contre mon cou pour étouffer ses sanglots.
― J’étais vraiment proche de lui. D’habitude, enfin, très souvent, les enfants sont toujours avec leur mère, moi non, il n’y en avait que pour mon père, je ne le lâchais pas ou presque. Ce jour-là, j’aurais dû être avec lui, j’aurais dû mourir aussi. Mais, ma mère avait tellement insisté pour que je reste que j’avais fini par céder. Maintenant, il n’est plus là…
Son père ? Elle avait perdu son père ? C’était horrible ! Je comprenais beaucoup mieux son chagrin et sa douleur.
Je la serrai davantage contre moi pour la rassurer, tandis que ses larmes se multipliaient.
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