JEALLY
Le vent faisait voler mes cheveux dans tous les sens, les ramenant
sans cesse dans mes yeux. Devant moi, la mer s’étendait à
perte de vue. Les grains de sable s’insinuaient entre mes
orteils, me chatouillant les pieds, glissant délicatement sur ma
peau. Le soleil descendait lentement, de plus en plus bas,
effleurant timidement la surface miroitante de l’eau.
L’océan semblait scintiller.
En
penchant la tête en arrière, j’aperçus d’énormes nuages
noirs commencer à couvrir cette atmosphère, qui
s’assombrissait à vue d’œil. Je me levai,
époussetai sommairement mes vêtements avant de quitter la plage,
lentement, pour retarder le plus possible le moment où mes pieds
rencontreraient l’asphalte, instant qui arriva
d’ailleurs beaucoup trop vite à mon goût. Une fois sur le
trottoir, j’entrepris de remettre mes
chaussures.
Du coin de l’œil, je vis une ombre
avancer rapidement vers moi. Trop rapidement. Je n’eus pas le
temps de relever la tête pour voir de quoi il s’agissait,
qu’un choc violent me projeta au sol. Je me retrouvai couchée
sur le bitume, le souffle coupé et la poitrine opprimée. Une
douleur me transperça les côtes. J’ouvris les paupières, que
j’avais fermés par reflexe, et découvris une masse de cheveux
blonds. Le choc passé, je pus de nouveau respirer, mais
difficilement. La chevelure remua, son propriétaire se releva et
l’oppression sur ma poitrine se relâcha. J’entrepris de
me relever tant bien que mal, une main se tendit au-dessus de ma
tête, mais je l’ignorai volontairement. Il espérait
quoi ? Se faire pardonner de m’avoir violement plaquée
au sol ? Manquait plus que ça ! Je me remis debout, bien
énervée.
― Vous ne pouvez pas
regarder où vous allez ?
Mon
regard croisa deux yeux d’un bleu incroyable. Mon cœur
manqua un battement et je sentis, malgré moi, ma colère diminuer
d’intensité. J’eus l’impression de me noyer dans
ces yeux couleur nuit qui semblaient me transpercer de part en
part.
― Je suis désolé, je ne t’avais pas vu.
S’excusa-t-il.
― Je suis petite mais
quand même !
Je
vis un sourire amusé naître sur ses lèvres. Je détournai les yeux
et commençai à m’éloigner quand je me rendis compte que je ne
tenais plus sur mes jambes. Je m’écroulai lourdement sur le
banc face à moi.
― Hé ? Ça va ?
Il
s’était rapproché de moi. Je ne l’avais même pas
vu.
― Ouais.
― T’es sûre ?
― Ouais ! Fis-je exaspérée.
Mes
jambes semblaient avoir reprit un peu de leur solidité, je me
relevai et le plantant là, je partis en direction de chez
moi.
― Je peux t’offrir
quelque chose à boire ?
― Non merci.
― Viens boire un verre avec moi.
Insista-t-il.
― Ecoute, lâche-moi ok ? Dis-je en me
retournant.
― Pour me faire pardonner. Répondit-il en penchant la
tête, une moue craquante s’affichant sur ses
traits.
― Tu veux pas me lâcher ?
― Pas tant que tu n’auras pas accepté mon
invitation. Dit-il avec un sourire
espiègle.
Mais
quel pot de colle ! J’allais être obligée
d’accepter. Me faire harceler n’était pas dans mes
projets !
Je
regardai ma montre : il me restait encore au moins une heure
avant qu’Illian ne s’inquiète et appelle la police pour
signaler ma disparition.
― Ok. Soupirais-je,
vaincue.
― C’est vrai ?
Je le
regardai, incrédule. Ce mec était si peu sûr de lui pour me
demander de répéter ?
― Je peux te sacrifier une
demi-heure de mon temps, si tu me promets qu’ensuite, je
serais débarrassée de toi.
― Aucun
problème !
Un
sourire vînt creuser une légère fossette dans son menton. Il
fallait avouer qu’il était adorable avec son air de gamin
perdu.
Il
m’entraîna dans un bar où se produisait un groupe encore
inconnu mais plutôt bon.
― Au fait, moi c’est
Keenan.
J’observai vaguement le décor. Pourquoi ne
pas tester sa patience ?
Un
long silence s’établit entre nous, couvert par la musique du
groupe, avant qu’il ne se décide à reprendre la parole. Il
était plus patient qu’il n’en avait
l’air.
― Et, je ne connais même pas
ton nom…
― Jeally.
Il me
regarda un instant en silence. Comme s’il bloquait sur mon
nom…
― Cherche pas, moi non plus je
ne sais pas où mes parents ont été le chercher. Remarque, y en
avait un qui vivait dans ses bouquins et l’autre dans les
étoiles, alors ils devaient avoir de l’imagination à
revendre. Lançais-je. Et puis, le tien n’est pas courant non
plus. Ajoutais-je.
― C’est sûr, mais, je préfère ça à un prénom que tu
entends quinze fois par jour.
― Idem.
Il
observa le groupe un moment en souriant avant de se tourner de
nouveau vers moi.
― Alors Jeally, qu’est-ce que tu faisais sur
la plage si tard ?
La
question qu’il aurait mieux valu
éviter…
― J’aime bien observer le
coucher de soleil sur la plage c’est tout. Répondis-je
froidement.
― T’y va tous les soirs ?
― Presque.
― Je saurais où te trouver la prochaine
fois.
― Je crois que je vais changer de coin.
Marmonnais-je.
Il
baissa légèrement la tête et observa attentivement la
table.
― C’est
pas pour
te vexer mais, on vient à peine de se rencontrer, tu m’as
forcé la main pour venir boire un verre avec toi et tu parles déjà
de vouloir me revoir…
Il
sourit timidement.
― C’est sûr que tu dois
me prendre pour un psychopathe. Je voulais pas te donner
l’impression de te harceler, désolé.
― C’est pas grave. Soupirais-je. Sinon, tu fais quoi
dans la vie ?
― Je suis batteur dans un groupe de
rock.
J’attendis patiemment qu’il finisse
mais le silence s’accrut sans qu’il ne prononce le
moindre mot.
― C’est tout ? Demandais-je en haussant un
sourcil.
― Euh…non. Bafouilla-t-il. Je prends aussi des
cours.
― Dit comme ça on dirait que les cours sont
seulement un passe temps ! M’exclamais-je en
riant.
Ses
joues se colorèrent d’une teinte rosée et il se mit à rire
aussi mais c’était d’un rire plutôt
forcé.
La
serveuse vînt nous demander ce que nous
désirions.
― Un Coca.
Répondis-je.
― Idem.
― Très bien, je vous apporte ça tout de
suite.
― Merci. Lui dis-je poliment.
J’attendis que la serveuse s’éloigne
et passe derrière le comptoir avant de reporter mon attention sur
Keenan.
― Alors ? Etudes de
quoi ?
― De langues. Communication, ce genre de
choses.
― C’est ce que je veux faire aussi. T’es dans une
Université ?
― Pas vraiment. Enfin, j’y étais, mais, maintenant,
je prends des sortes de cours
particuliers…
― Ah bon ? Pourquoi ?
― Soucis… personnels.
Un silence s’installa entre nous. Je me demandais pourquoi
est-ce qu’il avait hésité si longtemps avant de finir sa
phrase mais, ça ne me regardait absolument pas. Et puis, peut-être
qu’il avait eu de gros problème et qu’il ne souhaitait
juste pas en parler.
― C’est à la Sorbonne que
j’ai décidé de m’inscrire.
― Tu vas aller aussi loin pour tes études ? Demanda-t-il
en se mordillant la lèvre inférieure.
― Je me trouverais bien un petit logement. Et puis j’ai
encore quelques mois pour y penser.
― Ouais c’est sûr.
Je
regardai ma montre par réflexe et me figeai. Ça faisait vraiment
plus d’une heure que j’étais là ? Je me levai de
ma chaise rapidement.
― Désolée, il faut que
j’y aille avant que mon frère n’alerte l’armée
pour me retrouver.
― Je peux te raccompagner ?
― Merci, mais ça va aller.
― T’es sûre ? Il fait nuit et il y a toujours des
gars louches qui traînent dans le coin.
― Bon ok. Soupirais-je.
J’avais comme l’impression de
m’être fait avoir mais je ne tenais pas à me faire agresser.
Nous sortîmes donc du bar tout en
discutant.
― Sinon tu viens
d’où ? Demandais-je.
― New York.
― Je me disais bien aussi. T’as un accent, c’est
très léger mais ça s’entend.
― T’es la première à me dire ça. D’habitude les
gens ne s’en rendent pas compte.
― J’ai une bonne oreille.
― J’ai remarqué. Me dit-il en
souriant.
― T’habites en France depuis combien de
temps ?
― Depuis seulement six mois, mais, je viens ici depuis que je
suis tout petit. Ma mère y habitait. Et toi ? Tu viens
d’où ?
― Je suis née ici.
― Je m’en doutais un peu. Répondit-il en
souriant.
― Je ne crois pas t’avoir déjà rencontré. Tu venais
souvent ?
― A toutes les vacances. Ou presque mais, ça fait un moment
que je n’ai pas pu revenir.
Un
léger silence s’abattit sur nous, mais, ce n’était pas
un silence pesant ni même gênant, juste
apaisant.
― T’es batteur dans un
groupe c’est ça ?
― Ouais. Fit-il en se raidissant.
― Et vous jouez quel genre de
musique ?
― Rock.
Je me
stoppai. J’étais arrivée.
― Bon ben, je suis arrivée.
Merci de m’avoir raccompagnée et pour le verre
aussi.
― De rien.
― A un de ces quatre.
― Ouais, salut. Dit-il en me
souriant.
J’ouvris la porte et il s’éloigna les
mains dans les poches. J’entrai dans la maison et ôtai ma
veste.
― Une minute de plus et je
posais des avis de recherche ! S’exclama Illian avec son
air espiègle.
― Je ne suis pas encore morte, tout va bien ! Lui
répondis-je en souriant.
Je
passai devant la cuisine pour rejoindre ma chambre quand ma mère
m’interpella.
― Qui était le beau blond avec
qui tu discutais ? Demanda-t-elle avec un sourire
malicieux.
Qu’est-ce qu’elle pouvait
m’énerver quand elle faisait ça ! On n’avait
jamais été proches toutes les deux et qu’elle se mêle de ma
vie privée, je ne le supportai pas !
― Un musicien. Répondis-je
froidement avant de claquer la porte de ma
chambre.
Je
savais que ça l’énerverait de savoir que je traînais avec des
musiciens, car elle détestait mon rêve. Je l’entendais encore
me dire « La musique n’est pas un métier, c’est
juste un passe temps soit un peu
sérieuse ! ».
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